vendredi 25 mars 2016

1954, la « vague ufologique » en France, c’était quoi ?



Il y a juste 50 ans (écrit en 2004), la France enregistrait la pire vague d’ovnis de son histoire. Le « grand jeu », comme le qualifia Aimé Michel (1), allait démarrer à la fin de l’été et monter crescendo au point qu’en octobre, le maire de Châteauneuf-du-Pape (84) interdisait le survol du territoire communal par les soucoupes volantes (L’Aurore, 28/10/1954) ! C’était en effet sous cet aspect de deux assiettes renversées et accolées par leurs bords, mais aussi sous bien d’autres, que les « mystérieux objets célestes » (encore un terme d’A. Michel) allaient peupler le ciel français au rythme de plusieurs dizaines d’observations par jour : machines volantes sphériques, discoïdales, cylindriques, coniques, en forme de fusées, de cigare, de ballons de rugby, de champignon… et même de saucisson !

Trois mille rapportées au total, on le sait aujourd'hui après que l’ufologue Jean Sider (2), le seul qui a revisité récemment cette vague de 1954, ait passé au crible les journaux régionaux de l’époque. Et avec une proportion énorme d’atterrissages (comparés aux survols) de 20 % jamais égalée, nulle part dans le monde, ainsi que des signalements multiples de pilotes, descendus de leur « vaisseau volant » pour se dégourdir les jambes : une ménagerie de créatures malhabiles venues d’on ne sait où, de taille humaine parfois, mais aussi des « nains », des humanoïdes et des êtres en « scaphandre », de « bonhommes Michelin » !

 



 

Deux exemples de « petits êtres » en combinaison : le premier, le cas Marius Dewilde à Quarouble (59), le second en Moselle (septembre octobre 1954) tirés du livre de Jacques Lob & Robert Gigi : Les apparitions OVNI, Dargaud Editeur, 1979.



Un scénario de science fiction de haute voltige avec une théâtralisation (J. Sider parle avec raison de « Grand Guignol » itinérant) au sol allant jusqu'au spectacle de cirque.

Aujourd'hui, avec le recul, est-il possible de déterminer quelle fut l’origine de ce qui s’est produit réellement à l’automne 1954 ? Voyons les différentes hypothèses avancées à ce jour et si une (sinon aucune), donne une interprétation adéquate de cette vague ufologique unique en son genre… (en fait, il y eut des vagues de moindre ampleur en Italie et en Belgique).

La France fut-elle, en 1954, le lieu de prédilection sélectionné par une agence touristique martienne ? Les Martiens prirent-ils des vacances exceptionnelles sur Terre, cette année-là ? D'aucuns le pensèrent et même l’exprimèrent en des termes choisis. Personnellement, je ne leur jette aucunement la pierre, bien au contraire. J’avais 11 ans et ce furent certainement eux, qui, par cette vision peu réaliste mais ô combien romantique, à travers quelques coupures de journaux, déclenchèrent mon intérêt pour le phénomène ovni.

A l’époque, la majorité des ufologues étaient des partisans de la thèse extraterrestre dite théorie « tôle et boulons » selon laquelle ces « soucoupes volantes » (SV) ne pouvaient être que des astronefs spatiaux matériels, venus généralement d’ailleurs et de Mars en particulier ; ainsi, sans trop s’interroger sur le pourquoi de ce subit intérêt de villégiature pour notre ciel, ni des mobiles de cette visite impromptue, ni du comment de cette « destination privilégiée française », on assistait certainement là à une affluence de voyage d’agrément (n’était-elle pas belle notre France qui ne connaissait encore ni la pollution, ni le chômage, ni le terrorisme ?) plutôt qu’à une « offensive » ou un « débarquement » de ces visiteurs de l’espace, car aucun d’entre eux n’était signalé comme ayant manifesté la moindre attitude belliqueuse ou même menaçante. Au contraire, paraissant surtout dérangés par nos regards inquisiteurs qui s’intéressaient à eux - à l’instar de nudistes épiés par des gens habillés - ils s’esquivaient dès que possible, en une attitude frileuse sur laquelle on s’est, peut-être (?), trop peu interrogé.

Des Ouraniens comme les appelait Jimmy Guieu, chef de file de cette école de pensée. Certes, l’idée d’extraterrestres manifestant un brusque attrait pour la Terre et plus précisément la France  butait déjà sur un certain nombre de problèmes (trop de diversité dans les machines et les pilotes, trop d’évanescence, d’élusivité, pas de plan dans l’approche, etc.), mais rares étaient ceux qui les soulevaient. Ou alors, il fallait lire entre les lignes de certains écrits...

Aimé Michel, qui venait de publier « Lueurs sur les soucoupes volantes » (3), crut pourtant discerner dans les évolutions de ces SV une logique de leurs déplacements. Il appela ça l’« orthoténie ». Les observations du même jour se plaçaient en lignes droites sur les cartes d’état-major ! La fameuse ligne BAVIC (de Bayonne à Vichy) comptait, pour le 24 septembre 1954, pas moins de six points. Seul bémol, le « pointillé » obtenu par les lieux survolés n’était pas « chronologique ». Il fallait inférer que les soucoupes sillonnaient un couloir de vol déterminé et parcouru plusieurs fois par jour comme par des navettes !

Hélas, il s’avéra, par la suite, que cette belle « modélisation » du parcours des ovnis, élaborée en une période d’intense trafic, n’était qu’une illusion née du hasard (Jacques Vallée simula l’orthoténie avec des points pris au hasard sur une carte de France) et, plus grave, d’une sélection, je dirais inconsciente pour atténuer l’accusation, de son auteur qui a tant fait pour populariser l’ufologie que ce faux-pas ne saurait entacher l’admiration que je lui voue*. Je pense même que Michel avait entrevu la vérité, comme on le verra plus loin …

Mais cette vague ufologique, compte tenu de son ampleur et de son ambiguïté, n’eut de cesse de provoquer les sceptiques pour qui l’homme ne peut être, dans sa superbe, qu’un être unique et élu et ne saurait avoir des Frères du Cosmos, quels qu’ils soient. Il fallut quand même à ces démolisseurs un quart de siècle pour fourbir leurs armes, ce qui déjà inflige un cinglant démenti à leurs prétentions personnelles de prévalence intellectuelle. En fait, il s’avère en profondeur que leur intervention fut plutôt le résultat bassement né de querelles intestines au sein des divers courants ufologiques que le fruit d’une analyse planifiée, ce qui en diminua largement la portée.

C’est en effet, en 1979, 25 ans après, que les SV de 1954 subirent une attaque en règle d’ufologues dissidents dont l’attitude pathologique mériterait une étude sérieuse quant à ses ressorts intimes et ses motivations profondes. Plutôt que d’aborder la question de fond : pourquoi les ET sont venus si nombreux en 1954 dans le ciel de France et surtout si divers [J. Guieu (3) écrivait que les astronefs provenaient d’au moins trois « autres mondes » cosmiques], ils s’en prenaient non pas tant aux SV qu’aux témoignages (et aux témoins), tentant de réduire les premières et ridiculiser les seconds. Ce fut l’époque de la sournoise offensive de l’Union Rationaliste, sous la bannière de son Président E. Schatzman (vous savez celui qui soutint que les ovnis n’étaient que le reflet des phares d’autos dans les yeux des vaches !) et la plume acide de G. Barthel et J. Brucker (deux anciens ufologues, sans aucune formation adéquate, membres aigris et revanchards de l’association Lumières dans la Nuit) qui, dans un ouvrage intitulé « La Grande peur Martienne » (4), tentèrent de ramener la chronique des ovnis de 1954 à des canulars, des inventions, des fanfaronnades de café (sic) de Français avinés, des méprises montées en épingles, voire adaptées par les journalistes, bref à une imposture ! 

L’hypothèse dite « psychosociologique » livrait là son premier combat en voulant ramener cet épisode au résultat d’une rumeur conditionnée par la presse dans la droite ligne des grandes hallucinations collectives du Moyen Age : l’ergot de seigle, cette fois, était remplacé par le virus de se voir cité dans les médias et mettre en vedette dans le village (sic). La France aurait été victime d’une vaste rumeur, d’une psychose généralisée de masse alimentée par les journalistes et des victimes de la frustration de n’avoir rien vu et qui inventaient quelque chose ! Consternant !

Le livre de B & B est une collection de dénigrements, de moqueries vis-à-vis des témoins qui tend à faire passer les Français de 1954 pour des mythomanes afin d’expliquer les plus grosses confusions avec un bolide (à les entendre, le ciel de l’époque en fut quadrillé), la Lune (très prisée par les psychosociologues en matière de source d’ovnis !), des ballons météo et autres foudre, météores, mirages... Le tout consolidé par des contre-enquêtes négatives. A les en croire, il ne restait rien, RIEN, après leur passage à la moulinette de plus de 500 cas. Gros travail, n’est-ce pas ! Oui jusqu'au jour où un chercheur sérieux, sans idées préconçues, Jean Sider (c’est lui qui a écrit le dernier livre sur cette vague d’ovnis intitulé « Le dossier 1954 et l’Imposture Rationaliste », (2) a pulvérisé en miettes le bel édifice érigé au nom du négativisme le plus exécrable en démontrant que B & B ont contre-enquêté depuis leur fauteuil et interrogé plusieurs des témoins décédés ! Un constat sans appel qui montre que l’imposture n’était pas du côté annoncé.

Pour en terminer avec la thèse de l’hallucination collective, de la maladie psychogénique de masse, du syndrome de Lazarus (professeur de Berkeley, auteur de cette « conceptualisation environnementale »), et autres joyeusetés psychosociales qui visent à nous faire prendre des vessies pour des lanternes (des météores pour des soucoupes qui se sont posées au sol et desquelles sont sorties des créatures !), signalons que le stress de la France, en 1954, et la rumeur née de la publication, cette année là des deux livres mythiques, juste avant le pic de la vague, « Lueurs sur les soucoupes volantes » d’Aimé Michel et « Les Soucoupes Volantes viennent d’un autre Monde » de Jimmy Guieu (5), même s’ils se vendirent à des milliers d’exemplaires, ne permet aucunement de modéliser un scénario tel que celui qui sévit, la même année, avec l’épidémie de pare-brises cassés autour de Seattle. Il suffit de relire le fameux « UFO’s A scientific Debate », de Sagan et Page qui date de 1972, pour s’en convaincre, ce que n’ont pas dû faire nos duettistes du persiflages et autres assimilés, trop heureux de régler leurs petits comptes persos et d’atteindre à une éphémère célébrité, eux qui non plus, n’avaient rien vu si ce n’est leur nombril.

Mais même si la vague de 1954 a été compilée objectivement et réhabilitée par J. Sider et a retrouvé tout son éclat (avec des cas inédits et une estimation fabuleuse de 3000 observations), elle n’a toujours pas de solution. Il y a bien eu, sans contestation possible, des milliers d’incursions externes au-dessus de la France en 1954. Comme ce n’était manifestement  pas des Martiens (on sait aujourd'hui que les seuls habitants possibles de Mars sont des protozoaires) et comme l’HET (hypothèse extraterrestre) est battue en brèche de nos jours à cause de 50 ans de travaux d’approche sans la moindre concrétisation de débarquement, il nous faut donc chercher ailleurs, même si je pense justement qu’il ne faut pas trop s’éloigner.

Expliquer la vague d’ovni de 1954 par le paranormal ne me paraît pas devoir non plus emporter l’adhésion, comme le suggère J. Sider. Même s’il dit apercevoir dans certains témoignages vieux d’un demi-siècle les indices d’enlèvements, type abductions, comme il n’en apporte aucune preuve tangible, il me laisse extrêmement circonspect.

Mais s’il s’avère bien que ce ne sont pas les extra-terrestres qui étaient en excursion au-dessus du territoire français, il y a 50 ans, qui étaient-ils donc alors ? L’objectivité de certains épisodes ne fait aucun doute. Ce ne sont tout de même pas l’action de « metal benders » qui a incurvé le ballast de Valensole ?

Jean Sider penche depuis quelques années vers une thèse héritée de celle très ancienne du « trickster » anglo-saxon (farceur). Selon lui, cette comédie, car c’en fut une (une sorte de théâtre fou ambulant), a été organisée par une intelligence supérieure omniprésente depuis toujours autour de nous qui, dans ses manifestations, se calque sur nos croyances, a accès au cerveau des individus ciblés et exploite quelque chose en nous ; mais quoi ? Là, pas de réponse sauf une référence à un auteur qui alloue aux ovnis une origine quasi divine. Ce qui me chagrine en l’espèce, c’est que ladite intelligence supérieure, (à la limite, peut-être Dieu ?) n’ait rien de mieux à faire que suspendre et faire évoluer au-dessus de nos têtes des formes de soucoupes et en extraire des marionnettes grotesques à agiter sous notre nez. Cette vue simpliste d’une intelligence supérieure nous jouant des farces de ce niveau est justement une insulte à celle-ci au cas où elle est autre chose qu’une supputation gratuite.

La vérité, si elle existe, n’est-elle pas plutôt au-dessus de nos moyens intellectuels ; en cherchant à la conceptualiser, n’aboutissons-nous pas qu’à l’avilir ? Je sais que cette position est frustrante mais il faut parfois faire preuve d’humilité. Vouloir tout expliquer, n’est-ce pas trop présomptueux ? N’arrive-t-on pas à tout interpréter de travers et à créer des croyances multiples dont le nombre nous empêche de chercher d’autres explications à force de gloser autour de ces croyances. Un cercle vicieux qui entretient notre ignorance et la querelle entre les diverses écoles ufologiques. Par ailleurs, il est plus que probable que si le phénomène ovni en général, et celui de 1954 en particulier, trouvait une explication totalement matérialiste (comme on l’a cherche depuis 50 ans), elle perdrait ipso facto tout son intérêt et l’intense fascination qu’elle n’a cessé d’exercer sur l’esprit humain tomberait, ce qui, pour moi, serait la pire des choses.

Aimé Michel lui-même, qui avait beaucoup et bien réfléchi sur la question (ce que je n’ai vu personne faire pareillement, surtout pas moi), n’avait-il pas entrevu (inconsciemment peut-être au même titre qu’il avait inconsciemment biaisé son orthoténie ?) la Vérité quand il écrivait, en 1958 : « Les moutons ne saurons jamais qu’on les élève pour prendre leur laine et les manger ». C’était extrêmement osé reconnaît Jean Sider, qui a déniché ce passage dans « Mystérieux Objets Célestes », mais c’est tellement subtil, que je m’y rallierais volontiers. Et dans ce cas, comme les moutons qui n’ont pas encore réalisé ce qui leur arrive, nous ne sommes pas plus à même de comprendre ce qui s’est passé à l’automne 1954 et peut-être pas près de le savoir. Il est plutôt plaisant selon moi de penser que l’explication du phénomène ovni pourrait être conditionné à la prise de conscience des moutons sur la question du pourquoi ils finissent si nombreux en méchouis ou servis dans une assiette de flageolets !


Références :
1/ Aimé Michel, Mystérieux Objets Célestes, Seghers, 1977.

2/ Jean Sider, Le dossier 1954 et l’Imposture Rationaliste », Ramuel, 60640 Villeselve.

3/ Aimé Michel, « Lueurs sur les Soucoupes Volantes », Mame Editeur, coll. « Découvertes », Paris, printemps 1954.

4/ Gérard Barthel & Jacques Brucker, La grande Peur Martienne, Nouvelles Editions Rationalistes, 1979.









5/ Jimmy Guieu, Les soucoupes volantes viennent d'un autre monde, Editions Fleuve Noir, 1954.




 Publié dans UFOMANIA Magazine n°41, automne 2004.

* Avant mon étude plus approfondie sur l’orthoténie.




Ajout de 2016
Dans un livre tout récent (2015) édité par Anomalist Books et ayant pour titre The UFO Experience as a Parapsychological Event, le paraufologue (sic), Eric Ouellet, un professeur de sociologie militaire au Collège Militaire Royal du Canada où il est à la tête du département des études de défense (!)), soutient l’hypothèse parapsychologique pour les ovnis.

Et, dans ce cadre, il met la vague ufologique de 1954 en France avec son climax en octobre sur le compte de l’effet produit dans les esprits sur notre territoire par la création prochaine du Front de Libération Nationale (FLN) en novembre ! Une preuve, selon lui, de l’aspect anticipatoire ou « précognitif » du phénomène ovni généré par le psi.

Ah, les psychosociologues, ils ont vraiment contribué à décrédibiliser le phénomène au-delà de l’entendement. Et voilà que ce n’est pas fini avec ce Canadien résolument provocateur.


Avec la terrible menace terroriste d'aujourd'hui et le stress des populations à son maximum, leurs idées farfelues devraient remplir le ciel d’ovnis. Or jamais le ciel n’a été aussi vide. Si ça pouvait les faire se taire. Hélas, ils ne sont pas contraints, comme les scientifiques normaux, à une confrontation avec les faits mais seulement avec les effets de leurs délires éternellement ressassés, ce qui les pousse aux dernières énormités sans aucune conscience du ridicule qu’elles génèrent.

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