mercredi 23 novembre 2022

 

Le Grand Dieu Martien du Tassili


Par Michel GRANGER

Publié dans DIMANCHE Saône & Loire du 26 novembre 2006


Personne aujourd’hui ne se hasarderait à qualifier de « Grand Dieu Martien » cette peinture néolithique rupestre découverte, en 1938, par le Colonel Brenans et son guide touareg Djébrine, à Jabbaren sur le plateau du Tassili, Sahara algérien.

Photo extraite du livre de H. Lhote.

C’est pourtant ce que fit, en 1956, l’explorateur et ethnologue français, élève de l’abbé Breuil, Henri Lhote (1903-1991), qui devint plus tard maître de recherche au CNRS et appointé au Musée de l’Homme à Paris.

Ce dessin sur la paroi d’un rocher fait partie d’une collection de 5000 représentations d’art préhistorique saharien répertoriées dans ce musée unique à ciel ouvert. Avec ses six mètres de haut, il est un des plus grands connus dans le monde ; « Jabbaren » en touareg signifie « géants » d’où la justification de l’appellation de « Grand Dieu », mais pourquoi diable « Martien » ?

Le terme aurait été inspiré par des BD de SF de l’époque !

Malgré le succès du livre de H. Lhote publié par Arthaud en 1958, il est probable que ce spécimen non figuratif (beaucoup d’autres sont plus réalistes montrant des animaux reconnaissables : hippopotames, mouflons, crocodiles, bovidés, chevaux…) de l’art pariétal serait resté une curiosité pour archéologues avertis. Mais voilà qu’en 1960 les tenants du réalisme fantastique L. Pauwels & J. Bergier s’en emparent (autre cliché reproduit ci-dessous) dans leur livre « Le Matin des Magiciens » pour émettre, je cite : « une hypothèse pour le bûcher » !

Celle selon laquelle, « les fresques découvertes dans la grotte de Tassili, au Sahara, représentent des personnages coiffés de casques » ; en clair, des visiteurs étrangers sur la Terre que les autochtones du Sahara (à l’époque où il n’y avait pas de désert) auraient tenté de représenter en tant que divinités nées du « culte du cargo ».

En l’occurrence, le « Martien » du Tassili semblait bien porter un scaphandre spatial, ce qui ne fut pas contesté alors que le mot grotte à la place d’ « abris profond » fut considéré comme « une erreur significative de la non lecture des travaux de Lhote ».

Quelle importance du moment que la tête du scaphandre semblait bien vissée sur les épaules du Martien !

Non contents de cette incartade, ces provocateurs vont même illustrer avec ce document un petit texte paru dans la revue « Planète » en 1962 (1) et intitulé : « Des cosmonautes dans l’Antiquité ? »

Du coup, le « Grand Dieu Martien du Tassili » devint une des preuves visuelles du fait que nos ancêtres de la préhistoire ont été visités par des ovnis desquels auraient même débarqué des pilotes qu’ils auraient pris pour des dieux !

S’ensuivit toute une littérature pseudo-scientifique à rendre jaloux, par ses tirages, les plus grands vulgarisateurs scientifiques. H. Lhote lui-même ne s’en offusqua pas qui aurait simplement regretté que sa désignation cocasse de masques et de costumes rituels eût permis de « tomber dans une fantaisie romantique » (1989).

Hélas, tous les ethno-anthropologues n’ont pas une telle ouverture d’esprit (la désignation de Martien, née d’une « simple plaisanterie d’explorateurs », constitue bien une des entrées du Dictionnaire de la Préhistoire de A. Leroi-Gourhan de 1988) et on a vu Jean-Loïc Le Quellec (2) parler de la légende sur « Les Martiens du Sahara ». Et d’invoquer pour expliquer trivialement ces «  têtes rondes » (dont certaines excroissances ont été prises pour des antennes !) : des personnages stylisés nés soit d’un délire imaginaire, soit de pratiques chamaniques, soit de visions dues à l’usage de stupéfiants !

Reste à se demander par quel prodige les visions oniriques des ancêtres des Touaregs, quelle qu’en soit la cause, ont pu ressembler à des humanoïdes descendus de soucoupes volantes dix siècles plus tard comme les BD de 1956 s’inspiraient des témoignages de la vague d’ovnis de 1954.

Mystère !

Notes et références

(1) Agrest, Matest (2), Des cosmonautes dans l’antiquité ?, PLANETE, n° 7, novembre décembre 1962.

Photo reproduite dans PLANETE à partir de la fresque ci-dessous, dite du « grand Dieu aux orantes », reproduite par H. Lhote dans son livre (3).

(2) Agrest, Matest (1915-2004). Voir Confession, Dr Matest Agrest (traduction de Michel Granger)) in LA GAZETTE FORTEENNE, Vol. II, 2003 (parution Janvier 2004).

(3) Lhote, Henri, A la découverte des fresques du Tassili, Arthaud, 1958.

(4) Directeur de Recherche au CNRS, UMR 5608 (« Art Préhistorique ») – Centre Émile Cartailhac (UTAH Toulouse) ; si vous voulez lire la charge de cet ethnologue contre ceux qu’il appelle les « archéomanes », vous pouvez vous procurer la revue OVNI-Présence n°51 (juin 1993) où se trouve son article en vous adressant à : cataloguemartien@free.fr.

Paru in DIMANCHE SAÔNE & LOIRE, 26 novembre 2006.

Dernière mise à jour : 22 août 2009.





Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire