jeudi 6 avril 2023

 

Le Golem, premier Frankenstein

 

 

- Croyez-vous à la possibilité de créer un être vivant ?

- Comment l’entendez-vous ?

- Créer. Reproduire l’acte de la création originelle, celui dont on parle dans la Genèse.

- Oui. Des occultistes juifs ont créé des golems...

 

Tel est le préambule à une conversation passionnante entre Mme Alexan­dra David-Neel (1868-1969) et un professeur autrichien du nom de Grundwald. Elle rapporte ce dialogue dans son livre : Le Sortilège du Mystère (1). Soucieux d’en savoir plus sur cette étrange créature qu’est le Golem, nous avons mené à bien une longue enquête dont voici les résultats.

 

Prague, cité fondée en l’an -722, abritait l’une des plus vieilles communautés juives du monde agglomérée en un vaste ghetto autour de la synagogue Altneu. Ce vénérable édifice fut détruit jadis par le feu et reconstruit en 1338.

 

Replongeons-nous il y a quatre cents ans. A cette époque, la Bohême vivait son âge d’or de science et de culture. L’Empereur Rodolphe II, souffrant d’une maladie héréditaire qui l’avait amené au bord de la folie, accueil lait dans sa cour magiciens, astrologues et alchimistes de l’Europe entière.

 

Le rabbin Loew, président de la synagogue, était l’un des favoris de Rodolphe II et il devint vite l’ami intime du souverain, surtout quand ce dernier fut informé que le chef sémite s’était attaché un curieux serviteur. Ne racontait-on pas que le rabbin l’avait créé de toutes pièces ?

 

Loew était le brillant successeur d’une longue lignée de sages dont la connaissance des rites mystiques de la Kabbale faisait autorité dans le monde occidental. Tourmenté par les persécutions que se voyaient infliger sans relâche ses fidèles, il eut une révélation qui l’amena, en 1580, avec l’aide de deux « collègues initiés » à façonner un géant à forme humaine dans de l’argile (et non pas dans la pierre comme il est souvent indiqué). Puis, sur ordre divin, le rabbin grava sur le front de la statue les trois caractères hébreux « aleph mem soph », ce qui signifie « vérité ». Alors « le sang commença à circuler dans l’effigie, puis il lui poussa des cheveux et des ongles » (1) et le Golem accéda à la vie. A partir de cet instant, il fut tout dévoué à son maître, s’acquittant muettement des courses et du plus dur labeur. Le ghetto en fit l’objet de sa vénération en tant que protecteur inconditionnel à la force herculéenne.

 

Gustave Meyrink [(1868-1932) (2)], dans son ouvrage « Le Golem », fait allusion à une version différente de l’animation du géant d’argile. Le rabbin Loew l’aurait voué « à une présence automatique sans pensée, en lui mettant un mot magique entre les dents ». Ce mot, Chayim Bloch nous le donne : « Shem, hame, foras-ch », soit le très saint nom de Dieu.

 

La présence de cet ange gardien au travers du ghetto éveilla la colère de Lang, chancelier tyrannique et sans pitié, dont l’influence sur l’Empereur était de mauvaise augure pour le peuple de Bohême.

 

Hélas, au début de l’année 1600, le Golem sembla avoir brusquement perdu la raison et, par ses violences, il sema la terreur dans les ruelles du ghetto. Loew réussit avec peine à le contrôler et s’empressa de gratter la première lettre qu’il avait marquée entre les yeux du géant. Les deux symboles restants étaient ceux de la mort. Le Golem se minéralisa aussitôt. Plus tard, on l’emporta dans le grenier de la synagogue où il fut abandonné.

 

C’est alors que les Juifs se mirent à le craindre, lui qu’ils avaient révéré prétextant qu’un halo d’angoisse émanait de son corps effrité. Le rabbin Loew ne cessa de proclamer que le Golem était prêt à reprendre du service pour peu qu’on lui demandât. En fait, le chef spirituel mourut en 1610 sans que le colosse ne fût rappelé à la vie. Le rabbin Jacob lui succéda et, par la même occasion, hérita de la garde du Golem. Lang profita de cette opportunité pour monter le peuple contre le monstre en colportant le mensonge qu’il avait été « réveillé » et qu’il avait attaqué les soldats de sa propre garde. Tant et si bien qu’il arriva à ses fins en déclenchant une révolte contre Rodolphe II qui abdiqua en faveur de son frère l’Archiduc Mathias. Lang mourut au cours des combats.

 

L’histoire du Golem est sans nul doute un mélange de faits et de fantaisies. En vérité, la chronique fait état de plusieurs golems, tous fruits du savoir de rabbins ou philosophes férus de sciences occultes. En 1930, Ergon Erwin, un journaliste de l’hebdomadaire « Der Rasende Reporter », visite le grenier de la synagogue où il cherche vainement les restes du Golem. Il y déniche cependant la conviction que la statue a été enterrée dans l’ancien cimetière Galgenberg situé dans les faubourgs de Prague. Il ne poussera pas l’audace jusqu’à vouloir enquêter sur place. Le Golem est bien mort et nul ne le ressuscitera !

 

Symbole de la force et de la lutte contre le Diable, il inspira de nombreux écrivains. Il est très certainement à l’origine du roman d’Ann Mary Shelley : Frankenstein (1818). On y retrouve le thème du monstre qui tente d’échapper à l’emprise de son créateur, idée qui sera reprise maintes fois avec plus ou moins de bonheur. Il est aussi apparenté à            l’« androïde » dont le Moyen Age nous donne « moult » exemples.

 

Déjà avons-nous signalé celui d’Albert le Grand. Virgile, le pape Sylvestre II et Roger Bacon auraient eu de « pareils androïdes ». Mais là, il est bon d’émettre des réserves sous peine de confondre création artificielle et automatisation. Ces hommes d’exception ont-ils abusé de la crédulité publique en se confectionnant des mécanismes à apparence humaine ? Songeons au « Flûteur » de Vaucanson, à l’ « Ecrivain » de von Knauss, à la musicienne de Henri-Louis Jaquet-Droz et convenons que l’illusion peut être parfois parfaite. Elle l’était notamment avec « Rupert le Robot », cet homme mécanique étrange, exhibé vers 1930. Il pouvait parler, fumer, conduire une voiture, incliner son chapeau, verser à boire et réaliser bien d’autres merveilles.

 

Mais les annales de l’Etrange offrent à notre perspicacité d’autres succès douteux dans l’animation de l’inanimé.

 

1) Alexandra David-Neel, Le Sortilège du Mystère, Plon, 1972. Publié initialement en 1929).

2) Gustave Meyrink, Le Golem, La Colombe, 1962. Publié initialement en 1915.

 

Paragraphe proposé dans le livre Des Sous-dieux au Surhomme (1977) et supprimé par l’éditeur  pour écourter le texte.

 

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