La parapsychologie en crise…
Une « crise de croissance », j’espère. Pas une crise d’agonie précédant le collapsus ?
Si la deuxième alternative est la vraie, c’est l’espoir de toute « ma » génération qui s’écroule. Celui de voir étudier en laboratoire aussi bien la cryptesthésie que les mœurs des mollusques de la mer de Crimée…
La rédaction d’une préface au livre de mon confrère et ami Jean Moisset (titre : La parapsychologie : réalité ou fantasmes ?, JMG éditions, à paraître en avril prochain) m’amène à vous faire part de mon inquiétude vis-à-vis d’une science qui n’en a jamais été une, mais qui devait le devenir : la parapsychologie…
Le pionnier
« Le psi est prêt à recevoir ses lettres de créance », écrivait en 1947 J. B. Rhine, professeur de psychologie à l’Université Duke, USA, au sujet d’un certain nombre de phénomènes dits paranormaux qu’il avait étudiés avec succès dès 1930 et se proposait de regrouper dans une discipline scientifique appelée « parapsychologie ».
Il n’était pas l’auteur du mot que l’on doit à l’Allemand Max Dessoir (cela je l’apprends dans le livre de J. Moisset) mais c’est lui qui l’adopta pour désigner « une branche de la psychologie traitant des phénomènes mentaux et du comportement qui semblent exiger des principes non encore reçus ». Rhine, grâce à des calculs statistiques inattaquables, montra que la télépathie, la précognition et la psychokinèse agissaient au delà des prévisions du hasard auquel il était de mise d’imputer auparavant tous ces faits disparates et honnis.
Une voie royale
Pendant plusieurs décennies, les résultats spectaculaires de Rhine firent illusion au point qu'on crut réellement que la Science allait ouvrir ses portes au paranormal dès lors qu’on abandonnait la discussion de l’expérience subjective pour des méthodes objectives.
La philosophie mécaniste de Descartes et Mersenne fut ébranlée si bien qu’il y eut un « psi-boom » qui culmina à la fin des années 70. C’est à cette époque qu’ayant publié un livre sur la question (1977), un critique écrivait à mon propos: « Michel Granger se présente ici comme le « journaliste mondain » des phénomènes psi. Tous les potins du monde parapsychologique nous sont dévoilés avec un humour qui – reconnaissons-le – manque cruellement dans les ouvrages de ses confrères (sic) ».
La crise, vous dis-je !
Hélas, le ton que je prends aujourd’hui, 21 ans après, est moins primesautier, plus grave, voire alarmiste. Certains diront que c’est l’âge. Peut-être en partie mais vous qui me lisez régulièrement savez que je n’ai pas l’habitude de sombrer dans la sinistrose (Mme S.P de Montceau-les-Mines me reproche même parfois mon ironie).
Mais je ne suis pas le seul à constater que la « parapsychologie » n’a pas tenu les promesses qu’elle avait suscitées. La faute en est imputable à qui ?
Tout d’abord à elle même. Les phénomènes paranormaux souffrent toujours du grave problème de leur non-reproductibilité. Et ça, en science, cela ne pardonne pas. Un fait, expérimenté dans les mêmes conditions, doit se reproduire à volonté. Exemple, l’eau bout à 100 ° centigrades et ce depuis que la pression sur Terre est de une atmosphère. Tant que cette pression restera à ce niveau, quiconque portera de l’eau à 100 °C la verra bouillir.
Les variables cachées
Or, il n’en est pas de même pour un essai d’effet PK visant à influencer un dé pour qu’il sorte un six plus d’une fois sur six (nombre de ses faces). Une fois ça marche, une autre pas. L’eau, elle, bout à 100 degrés quel que soit celui qui la coule dans la casserole. Or les dés ne peuvent être « pipés » psychiquement que par des agents doués du don de pouvoir le faire.
Rhine avait admis que les capacités psi qu’il regroupait sous le vocable d’ESP (perception extrasensorielle) dépendaient de l’expérimentateur et de l’atmosphère entourant le sujet. Une telle inconsistance ne pouvait à terme que provoquer une réaction de rejets de la part de l’establishment scientifique. Celle-ci est en cours.
Et rien n’y changera même s’il est avancé que toutes les sciences ont été confrontées à des variables hypothétiques. Le problème de celles de la parapsychologie, c’est qu’elles semblent exclure l’environnement du laboratoire. Les phénomènes psi les plus spectaculaires ont tous été recensés hors des labos. Aux yeux des scientifiques, ils sont donc suspects.
Les tricheurs
Et puis il y a le fait qu’aucune expérience dite « psi » n’est à l’abri de la tricherie. Même Rhine y prêta le flanc par l’intermédiaire, il est vrai, d’un de ses collaborateurs.
Les méfaits de la superstar psychique, Uri Geller, demeurent aussi dans toutes les mémoires. De la sorte, les scientifiques sectaires ont beau jeu de jeter le bébé avec l’eau du bain. C’est à dire de suspecter toutes les expériences positives de la parapsychologie de l’avoir été tout simplement parce que le contrôle n’a pas été assez strict et a permis le coup de pouce d’une fraude plus ou moins élaborée.
Changer le paradigme
Enfin les scientifiques ont la sale habitude d’être plutôt reluctants à se remettre en cause. Or, admettre la télépathie ou la précon- naissance, c’est abandonner le corpus théorique de pensée en vigueur actuellement qu’ils appellent le « paradigme ». En effet, la parapsychologie prétend remettre en question, en les invalidant, quelques-uns des fondements de base de la science contemporaine, notamment l’effet de cause à effet.
Si quelqu’un est capable de prédire l’avenir, cela voudrait dire que celui-ci est prédéterminé. Cela va à l’encontre de la notion de libre arbitre.
Jean Moisset n’exclut pas cette éventualité pour bientôt. Je suis plus pessimiste que lui.
Publié dans DIMANCHE SAÔNE & LOIRE du 8 mars 1998.